En janvier 2004 j’ai assisté à une conférence du saxophoniste soprano Steve Lacy à McGill; ce qui suit est mon commentaire (tardif) sur l’événement.
Je dois mentionner avant tout mon déficit culturel en matière de jazz. Steve Lacy (que j’ai entendu par la suite qualifié de « légende du jazz ») m’était parfaitement inconnu au moment où je me rendais à la conférence. Les réflexions qui suivent gravitent donc moins autour du jazz qu’autour de l’art et de la création en général.
Autre chose : j’ai appris, au moment où je cherchais l’année de sa naissance pour l’inclure dans cet article (1934, maintenant que je l’ai trouvée), que Steve Lacy est mort le 4 juin 2004.
Philosophie de l’art
Outre les nombreuses réflexions et anecdotes sur le jazz en général, Lacy a parlé de l’art en général, et en tant que non-musicien j’ai beaucoup apprécié ses commentaires à ce sujet.
Une phrase résume bien sa pensée : « Tous les arts sont les mêmes activités exercées avec des moyens différents ». Je n’avais jamais formulé mes idées de cette façon mais je suis fortement d’accord avec le concept. On parle parfois de couleur pour décrire de la musique et de rythme pour décrire une peinture; je ne crois pas que ce soit un hasard. À mon avis les mécanismes de la création sont les mêmes peu importe l’activité, et si nous empruntons un terme du registre visuel pour parler d’un concept musical c’est parce qu’à la base les deux sont la même chose.
D’ailleurs Steve Lacy recommendait aux gens (des étudiants en musique pour la plupart) d’élargir leurs activités pour les aider à perfectionner leur art : « Allez au théâtre, fréquentez les galleries d’art, assistez à des spectacles de danse. J’ai appris davantage de la peinture que de la musique. »
Mon interprétation : en ne portant attention qu’à la forme d’art précise qui nous intéresse, on a tendance à ne relever que les spécificités propres au médium plutôt que les constructions sous-jacentes plus abstraites (et dans une certaine mesure plus importantes). Je m’explique. Un musicien assidu, en écoutant une chanson, portera attention aux détails superficiels (types d’instruments, effets, gammes, modes, accords) alors que l’auditeur moins expérimenté percevra de manière plus générale ce que communique la pièce à un niveau inférieur – émotions, impressions, contrastes, tensions. Ces généralités, ainsi que les motifs selon lesquels ils sont arrangés, forment un langage abstrait commun à toutes les formes d’art.
Je ne veux pas dire qu’un musicien est aveugle à ce « langage de l’art » lorqu’il écoute de la musique, mais qu’il aura d’autant plus de facilité à le percevoir qu’il s’exposera à des formes d’art variées.
Je dirais aussi que maîtriser ce langage équivaut à créer, et que sans cette maîtrise on imite plus que l’on ne crée.
Créativité et originalité
Mais revenons à Steve Lacy. Depuis ses débuts en musique (ou avant, probablement) il a toujours recherché l’originalité. C’est ce qui l’a amené à choisir pour instrument le saxophone soprano, instrument jusqu’alors pratiquement ignoré des jazzmen. C’est aussi ce qui l’a poussé vers le free jazz, sous l’influence du pianiste Cecil Taylor (qui, dans les années 50, était considéré par beaucoup comme un « terroriste musical » en raison de son expérimentation hardie).
Il a décrit son passage au free jazz comme une libération : « J’en avais par-dessus la tête des lignes de mesures, des limites, des structures, des règles. Ça m’a pris cinq ans pour défoncer le mur et jouer librement. » Je crois bien que pour lui originalité et liberté étaient la même chose. Il est vrai qu’être original dans sa création est probablement le meilleur moyen d’exprimer sa liberté.
Le truc de Steve Lacy pour perfectionner son originalité n’est pas différent de celui que j’ai souvent entendu : « Il faut en faire à chaque jour. La recherche est la clé de l’originalité. » Hélas, pas de recette secrète suédo-hongroise, il s’agit de fournir l’effort. Quoique pour Steve Lacy je ne sais pas si c’était vraiment un effort – plutôt une pulsion, une envie, une nécessité.
Anecdotes
Steve Lacy était un très bon conteur. Voici une de ses histoires qui illustre bien le danger des mots à plusieurs sens. En 1961 Steve Lacy a contribué à un disque intitulé « Free Jazz »; parallèlement les musiciens avaient aussi monté un spectacle qui portait le même nom. Le soir du concert une longue file s’est formée devant la salle, à l’agréable surprise des musiciens. Mais à l’ouverture du guichet les gens ont protesté, insultés d’avoir à payer pour leurs billets, et le concert a finalement dû être annulé. Steve Lacy a ajouté en plaisantant que cette soirée avait marqué « la fin du free jazz en amérique ».
Une autre histoire qui montre qu’il faut se méfier des mots se situe en 1966 en Argentine. Steve Lacy et quelques musiciens débarquaient à Buenos Aires pour donner un spectacle précisément au moment où le général Juan Carlos Ongania réussissait un coup d’état et imposait un régime militaire. (C’est probablement en prenant connaissance de cet état des choses que les musiciens se sont injuriés de n’avoir pris que des allers simples.) La situation – évidemment – ne faisait rien pour aider les musiciens à attirer les foules. Ils avaient apporté des affiches pour annoncer leur spectacle, ce qui normalement n’aurait pu que les aider, mais dans ce cas-ci l’effet inverse s’est produit. Raison : sur les affiches, en gros caractères, on pouvait lire « Revolution in jazz ». Phrase plutôt inappropriée vue la situation. Personne ne s’est présenté.
Voici encore une anecdote (la dernière). Elle a pour théâtre, encore une fois, l’Argentine. Steve Lacy et quelques musiciens jouaient dans un café où il y avait dans l’assistance le joueur de bandoneon Astor Piazzolla. Ce dernier a profondément détesté ce qu’il a entendu et, enragé, il a dit qu’ils « jouaient avec des couteaux dans leurs dents » et (pour s’assurer qu’ils comprenaient bien sa métaphore, je présume) il a promptement percé le bass drum du batteur. Le plus intéressant, je crois, est ce qu’a dit Steve Lacy en guise de morale : « maintenant il y a du tango dans ma musique ». Toutes les situations sont bonnes pour apprendre.
Citations
Pour conclure, voici quelques citations en vrac, parce que vous avez été gentils. Notez qu’elles me proviennent des notes gribouillées que je conserve de la conférence et qu’elles sont, au mieux, des paraphrases approximatives (celà vaut aussi pour les autres citations dans cet article, au fait).
- « Le jazz est organique; il croît, il est façonné par les gens et par de longues collaborations. »
- « Le jazz est politique; c’est une tradition, une histoire, un mode de vie. »
- « L’improvisation est une question de vie et de mort; elle doit vivre. »
- « On ne peut pas rester à un endroit trop longtemps. Quand le téléphone arrête de sonner, c’est le temps de partir. »
Et finalement, un bout de poème qui ne provient pas de la conférence mais dont Steve Lacy est l’auteur :
We don’t determine music,
The music determines us;
We only follow it
To the end of our life :
Then it goes on without us.
Étienne Després se demande ce qu'il se passe. Dernières publications : Avenir de Pochour, Rapport annuel Pochour.com et Égarements nostalgiques. Voir tous les articles par Étienne Després