Pendant que la haute direction récolte sans scrupules tout le crédit pour cette mise à jour réussie laissez-moi vous raconter comment j’ai héroïquement et de mes propres mains assemblé le glorieux site sur lequel vous avez la chance imméritée de laisser errer votre morne regard.
Mais pour bien saisir l’ampleur de la chose il faudra d’abord vous débarasser de certaines conceptions surannées selon lesquelles un site web se construit sans risques réels ni efforts tangibles avec pour seuls instruments un clavier d’ordinateur fonctionnel et la connaissance occulte de quelque code informatique. Ce mensonge odieux entretenu par les géants informatiques de ce monde n’existe que pour cacher la sombre réalité qui n’a rien à voir avec les innocents informaticiens myopes et vaguement sympathiques que l’on nous présente volontiers dans les médias. Oubliez ces stéréotypes trompeurs car la fabrication de sites web est une bien noire industrie dont les mains ensanglantées exploitent avec un cruel acharnement des pauvres gens qui sont contraints d’entreprendre les périlleuses et souvent mortelles expéditions nécessaires à la réalisation de tout site web moderne. Je pleure encore la perte désastreuse de l’équipage du R.S.S. Wooden Meatball dont on a reçu le dernier S.O.S. à quelques kilomètres au nord de la Mer de la Tranquilité ainsi que le décès presque total de la très regrettée Greta S. qui était pratiquement arrivée au terme de son escalade du Nil en traîneau à chien.
Je vous entends déjà protester et avancer de chétives objections dont l’essence est que vous connaissez telle ou telle personne dont la cousine a déjà conçu son propre site web et qu’il n’a jamais été question de quelque aventure hasardeuse que ce soit hormis la fois où elle s’est retrouvée un soir d’orage pieds nus dans une clairière et qu’elle a eu très peur. À cela je réponds que votre impertinence n’a d’égal que votre incurable ignorance et que si vous me laissiez parler une minute au lieu de m’interrompre sans arrêt je daignerais peut-être tendre à votre esprit simple une main magnanime qui vous sortira momentanément du néant intellectuel auquel vous confine la modestie de vos capacités. Cela dit sans méchanceté.
Voici comment sont les choses. Les gens du commun s’imaginent que le bon fonctionnement d’un site web ne nécessite qu’un ordinateur appelé « serveur » qui passe ses journées à effectuer sa répétitive besogne sans réchigner mais il en est tout autrement. En réalité la chose est fort complexe et c’est pourquoi je simplifierai en employant une métaphore. Ce qui se passe dans l’éther virtuel entre le moment où vous tapez l’adresse de votre site web favori et le moment où les premières images de corps dénudés apparaissent à votre écran s’apparente à une partie de croquet jouée par des nains et dont les juges de lignes sont de jeunes enfants blasés et capricieux.
Sans entrer dans les détails précisons que chaque arceau du jeu de croquet correspond à une fonction du site web et est surveillée par un juge de ligne qui signale chaque infraction par un coup de sifflet. Or les nains sont très mauvais joueurs et commettent beaucoup d’infractions qui les empêchent de mener à bien leur partie. Si vous avez bien suivi vous comprendrez que ceci équivaut à entraver le bon fonctionnement du site web. Comme vous vous en doutez la solution est de distraire les juges de lignes pour les empêcher de voir et donc de signaler les infractions. Pour ce faire il s’agit de détourner leur attention avec quelque bricole qui saura capter leur intérêt.
C’est présisément ici que réside le défi car un enfant blasé n’est pas facile à distraire. Ses goûts sont extrêmement sélectifs et le premier bolide-jouet venu ne suffira pas. Parfois l’objet de ses désirs sera un pétale d’edelweiss plongé dans une fiole d’eau de Pâques et parfois ce sera l’épave d’un sous-marin nucléaire russe.
Votre apathie cérébrale ne vous aura sans doute pas empêché de faire le lien entre ces objets rarissimes et les dangereuses expéditions dont j’ai parlé plus tôt. Ainsi c’est au péril de ma vie que j’ai moi-même dû récolter les items tant convoités pour faire fonctionner chacune des parties du présent site web. Pour la recherche d’articles il m’a fallu silloner les déserts d’Australie à la recherche de trois cent langues de serpents à sonette que j’ai ensuite tressées en corde à danser. Pour les morceaux de robot j’ai arpenté les Andes à la recherche du Dalaï Lama dont j’ai volé les lunettes pour en faire une sculpture par ailleurs fort réussie à l’effigie d’une giraffe. Pour la gestion du contenu audiovisuel c’est au cœur même du noyau terrestre que j’ai séjourné pour arracher de mes propres dents l’unique exemplaire de la mythique pierre philosophale que j’ai utilisée pour remplacer la fève dans un gâteau des rois. Sur le chemin du retour mon pied s’est empêtré dans une racine de pissenlit et j’ai failli y perdre ma jambe. Et ce ne sont là que quelques-uns des épisodes hauts en couleur qui ont ponctué les longs mois de dures épreuves qui m’ont amené d’un bout à l’autre du système solaire.
Tout cela explique mon absence en ces lieux et le sentiment de culpabilité honteuse et justifiée que vous ressentez actuellement en prenant conscience de tout ce que j’ai fait pour vous sans que vous ayez eu à lever le moindre petit orteil ne serait-ce qu’en timide et risible geste de reconnaissance.
Mais je ne vous en veux pas. Je n’en veux qu’à la prétentieuse sphère dirigeante de Pochour.com qui tente bassement de noyer l’héroïsme de mes exploits dans un océan sans fond d’hypocrisie et de rhétorique auto-congratulatoire. Alors ignorez-les et adulez-moi plutôt.
Ed Pochourson vend des patates chaudes au coin Parc/St-Denis et dirige l'Orchestre Symphonique de Montréal. Dernières publications : Sanctuaire pour G. Roberge, Séance de questions préalable à la publication du rapport annuel Pochour.com et La vengeance de la patate chaude. Voir tous les articles par Ed Pochourson
