Hier avait lieu un enterrement. Celui du frère de ma grand-mère, Roger, et de sa femme, Lucienne. Le ciel pleurait à voir debout, je me sentais dans un épisode de Six feet under. Justement.
Les circonstances de la mort de ces deux êtres aimés sont assez surprenantes. Roger est entré à l’hôpital Rosemont pour des problèmes respiratoires. On y apprenait alors qu’il avait le cancer depuis au moins 12 ans; mais à 89 ans, les cellules cancéreuses se reproduisent tellement lentement qu’on a jamais cru bon le traiter. Pourtant, à ce stade-ci de sa vie, il n’était plus assez fort pour subir quelconque traitement que ce soit, ainsi ses cellules noires allaient gagner la bataille et remporter le corps de la victoire.
Toute la famille allait lui rendre visite. Depuis une semaine, ses enfants alternaient leurs allées et venues pour prendre la relève, pour rester auprès de lui au cas où… Tous sont venus à la chambre 312, même ma grand-mère avec une multitude de photos d’antan, leur rappelant souvenirs de jeunesse, moments heureux communs, mariages, fêtes, chants autour du feu à leurs chalets, voyages. Tous sont venus sauf une : Lucienne, sa femme. Elle n’aimait pas sortir. Elle l’appelait pourtant à tous les jours. Sauf une fois, un lundi. Le lundi qu’elle a été retrouvée étendue sur le plancher de sa cuisine. Décédée d’une crise cardiaque en préparant sa fameuse soupe aux choux, celle que Roger aimait tant.
Ne voulant pas l’achever tout de suite, personne ne dit à Roger la terrible nouvelle. Il était à semi-conscient. Il partit la rejoindre 6 jours plus tard. Il a dû être surpris de la voir là avant lui, bien qu’au fond, il le savait déjà.
Quoi qu’il en soit, hier était leur enterrement, leurs funérailles. Comme dans la série télé américaine Six feet under, après le drame vient toujours la comédie.
Dès le début de la cérémonie, le prêtre nous est paru bizarre, à la fois confus et perdu. Le lutrin sur lequel il s’accotait était tellement instable qu’on entendait un bruit sourd à chaque fois qu’il levait les mains en l’air, le pied retombant sur le marbre rosé. Entre les sermonts d’une platitude redoutable du Curé, le son de la pluie qui glissait le long des vitraux était ponctué par des morceaux d’orgue mal ramoné (sinon, pourquoi faussait-il autant?).
Lors de la communion, le prêtre a pris un morceau de pain qu’il trempa dans son immense verre de vin (c’était même pas un vrai calice, tabarnak), pour prendre une gorgée du dit sang de Christ par la suite, puis une autre… pour en venir à caller le verre de vin au grand complet. Surprises, ma soeur et moi nous regardons, je fais le mime de quelqu’un qui lèche le fond du verre avec son doigt, fous rires pour 15 minutes.
À la fin de la cérémonie, il nous invite à venir enterrer l’urne commune dans le cimetière à côté.
Nous sommes dehors, au terrain des Pothier. Il mouille, il pleut, il fait froid. Ma grand-mère s’aggripe à mon bras pour ne pas glisser sur l’herbe trempé, sur la bouette ou sur la garnotte. Nous attendons le prêtre. Cinq. Dix. Quinze minutes. Voyant qu’il n’arrive pas, les commentaires fusent de partout : « Il s’est perdu dans le cimetière Côte-des-Neiges, ça se peut-tu ! Il travaille icitte! » Mais le meilleur reste celui de mon père : « Il est probablement trop saoûl pour chauffer son char. » Nous décidons d’enterrer l’urne trois pieds sous terre sans lui, sans fla-fla religieux, juste entre nous. Retournant à la voiture, on l’a vu au loin débarquer en titubant de sa voiture, découragé d’avoir manqué le moment crucial de la mise en terre.
Moi j’étais contente. Ma mini-guerre silencieuse contre la religion se poursuivait et je venais de gagner une petite bataille, bien qu’elle ait été menée contre un prêtre grotesque. Je conçois que ce fut une journée assez bizarre. Je crois que les déboires du prêtre m’ont juste fait reconnaître encore une fois la désuétude d’une cérémonie religieuse.
Je ne ferai pas baptiser mes enfants, par principe. Je ne me marierai pas, par principe.
Et surtout.
Je ne veux pas de ces cérémonies « fer dans la plaie » d’Église comme derniers adieux. Je veux un méga-party où tout le monde a du plaisir, se remémorant de bons souvenirs avec ou sans moi. Parce que la mort fait partie de la vie. C’est un de mes principes.
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