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La joie fondue de Violette

par L'Enfant

J’en rêvais depuis longtemps. Ce matin, quand je me suis réveillée, je savais que c’était différent.
Il avait neigé toute la nuit.

Après m’en être assurée en regardant par la fenêtre, j’ai ouvert mon placard.
Il était là.

Mon habit de neige rose flambant neuf, avec des fleurs jaunes. Sur son cintre, il était impatient d’être porté. Je l’ai décroché, puis l’ai enfilé par-dessus mon pyjama.
Maman et papa dormaient encore.

Avec l’idée de passer de longues heures à rouler des boules de neige, creuser des labyrinthes et construire des igloos, j’ai ouvert la porte et suis sortie.
Malheur !

Antoine et Anatole, les deux abrutis de voisins jumeaux, piétinaient la neige blanche et moelleuse avec leurs énormes bottes brunes. Ils veulent la faire fondre, je le sais. Je ne pouvais pas rester là, figée sur le balcon !
Une boule de colère au fond du ventre, j’ai éructé un terrifiant ARRÊTEZ !

Les jumeaux, surpris d’être dérangés dans leur tranquille destruction, se retournent pour cesser de bouger. Leurs deux paires de yeux se plantent dans la mienne, qui regrette déjà d’être dehors.
Le plus féroce des deux garçons, Anatole, commence aussitôt à faire fondre la neige jusqu’à moi. Plus il progresse et plus j’ai envie de fondre avec la neige, sous ses pieds.
À quelques pas de moi, il s’arrête et prend un air supérieur au mien. Je suis terrifiée.
Je sais jusqu’à quel point il peut être méchant.

  • C’est quoi ton problème, Violette la croquette ?

Je déteste ce surnom. Je ne suis pas une croquette, c’est évident il me semble.
Le regard au sol, je lui réponds :

  • J’aime la neige…
  • Ah oui ? Eh bien pas nous. Nous autres on aime ça faire du bicycle.

Leurs maudits vélos.
L’été, les jumeaux viennent toujours freiner à côté de moi, pour me faire crier parce que j’ai peur. Avec une surdose de courage, j’ose lui demander :

  • Pourquoi vous êtes toujours méchants avec moi ?
  • On n’est pas méchants, c’est toi qui est juste une fille.
  • Je suis peut-être une fille, mais moi au moins… je suis gentille.

Je regrette déjà d’avoir dit ça.
Le rire d’Anatole résonne dans toute la rue et de terribles frissons me parcourent le dos.
On dirait qu’il s’est transformé en un monstre.

  • Ah oui, t’es si gentille que ça ?

Alors si elle est si gentille Violette la croquette, elle va aller ouvrir son garage et nous montrer la fournaise.
Antoine, en arrière, rajoute en riant :

  • Ha ! Ha ! Bonne idée !
  • Voyons ! Je ne peux pas faire ça…
  • Ouh ouh ! Violette la croquette a peur de se faire chicaner !
  • Ah non, ce n’est pas vrai !
  • Vas-y d’abord. On t’attend ici !

Je vais être en punition pendant des années. C’est certain.
J’imagine déjà papa en train de me glisser mes repas par la fente sous ma porte de chambre.
Mais ce n’est pas parce que je suis une fille que je suis pas capable de gagner un défi !
Et puis papa ne s’en rendra pas compte, il dort…

J’entre dans la maison et me dirige à pas de souris vers la porte du garage. Je tourne le loquet, puis entre dans le lieu interdit.
La fournaise est là, au fond de la pièce, entre les outils de papa et nos vélos.
Je ne sais pas comment ça fonctionne moi, une fournaise. Je me contente d’appuyer sur la télécommande qui ouvre la grande porte extérieure.

Les bottes d’Antoine et d’Anatole apparaissent, suivis de leurs habits de neige et de leurs visages pas encore satisfaits. Je les regarde avec des points d’interrogation, me demandant ce qu’ils veulent de plus.

En prenant soin de ne pas lever leurs pieds quand ils marchent, pour faire le plus de bruit possible, ils approchent tous les deux du monstre qui s’occupe de réchauffer le garage.

  • Tu penses que ça peut devenir assez chaud pour faire fondre toute la neige ?
  • Voyons Antoine, on essaye ! Si ça marche pas, eh bien… on aura essayé !
  • Vous êtes fous ? C’est beau la neige et on en a besoin !
  • Parle pour toi la croquette.

Les deux jumeaux m’ont insultée en même temps. Elle en a ras-le-bol, la croquette.
C’est Violette son nom. Et Violette, elle est peut-être coquette, mais pas croquette, bon.
Les jumeaux sont tellement abrutis que je suis certaine qu’ils sont capables de faire fondre la neige du monde entier, jusqu’au pôle Nord.

Après avoir réfléchi pas assez longtemps à mon goût, les deux garçons arrivent à la même conclusion. Pour monter la température de la fournaise, il faut tourner le seul, unique et énorme bouton noir, celui avec les chiffres. Anatole se met au travail et le tourne jusqu’au bout.
C’est à ce moment-là que j’aimerais me réveiller de mon cauchemar qui ne fait que commencer.

La fournaise fait le même bruit qu’un avion qui décolle pour la Floride. Beaucoup trop de bruits. Les deux jumeaux font les abrutis à côté de moi. Ils sont là, à rire de leur mauvais coup et fiers de m’avoir exploitée. La seule chose que je souhaite, c’est que maman et papa ne se réveillent pas à cause du tapage.

Les jumeaux sortent pour aller contempler leur chef-d’œuvre. Je laisse la porte du garage ouverte pour ne pas les fâcher et les suis à l’extérieur, pour voir les dégâts. La fournaise est efficace, la neige autour de ma maison a déjà commencé à fondre. Il y a de la boucane qui sort du toit du garage, comme quand on respire lorsqu’il fait froid.

  • Wow ! Antoine, regarde ! Nous sommes des magiciens !
  • Vous n’êtes pas magiciens, c’est ma fournaise, la magicienne.
  • Va donc faire un bonhomme de neige, avant que le gazon soit vert, la croquette !

Obéissante comme un petit chien bien dompté, je m’éloigne de la maison et me laisse tomber sur le dos, dans la neige duveteuse. C’est alors que je me rends compte de la catastrophe.
La boucane qui sort du toit est beaucoup trop épaisse pour être normale.
Mon cœur se met à battre rapidement, avec l’envie sortir de mon corps. Je me relève et paniquée, je crie :

  • Les gars ! Vous avez mis le feu au garage !

En même temps que j’ai crié, papa et maman sortent en robe de chambre de la maison. Ils me regardent tous les deux avec des yeux que je n’avais jamais remarqués si grands. Papa ouvre la bouche et me questionne :

  • Violette ! Le détecteur de fumée sonne ! Qu’est-ce qui se passe ?

Maman analyse rapidement la situation, rentre et, par la fenêtre du salon, je la vois prendre le téléphone pour avertir les pompiers. Papa hurle à nouveau :

  • Violette ! Antoine ! Anatole ! Je veux des explications sur-le-champ !

Aucune explication ne me vient à la bouche. Chacun des mots prononcés par Anatole et Antoine se bousculent dans ma tête. C’est Anatole qui ose bégayer :

  • Désolé, monsieur Ducharme, je… je… je ne voulais pas… nous voulions juste faire fondre la neige !

Les joues de papa rougissent et de la fumée lui sort presque des oreilles. Il est vraiment en colère. Et moi, j’ai envie de disparaître. Papa se dirige dans le garage, saisit l’extincteur accroché au mur et propulse de la poudre jaune dans la direction de la fournaise en feu.
Les secondes sont interminables.

Heureusement, papa est débrouillard et très brave. Il a éteint les flammes qui rugissaient de la fournaise ! La poudre jaune s’est collée partout, le garage en entier est devenu jaune, papa y compris. J’ai envie de rire de son état, mais je ne dois pas. La situation est tragique !

Maman est toujours dans la fenêtre, à se ronger les ongles et les abrutis de jumeaux pleurent des larmes qui gèlent sur leurs joues. La sirène du camion de pompiers retentit au bout de la rue et rapidement, le camion s’immobilise devant la maison pour en laisser sortir cinq pompiers en habit jaune. Ils courent vers papa, qui leur explique rapidement la situation. Les pompiers font le tour du garage, donnent quelques coups de hache dans le mur et le plafond pour vérifier si le feu ne s’est pas propagé, puis félicitent papa. Papa est un héros. Mon héros.

Les pompiers ne sont pas restés longtemps. Après avoir rempli leurs papiers, ils sont repartis dans leur caserne. Maman et papa sont en train de parler aux parents des jumeaux, pendant que moi je réfléchis à la maison. J’espère qu’ils vont être en punition longtemps. Ils auraient pu détruire ma maison au complet, les imbéciles !

Je sais que c’est aussi un peu de ma faute. Mais quand je suis sortie ce matin, je voulais juste m’amuser avec la neige. Pas la faire fondre, ni brûler le garage ! Ce sont les jumeaux qui ont insisté pour que je participe à leur mauvais coup.
En même temps, c’est moi qui aie ouvert le garage et qui leur aie montré la fournaise. Pourquoi je me suis réveillée avant maman et papa aussi ?
Si je m’étais levée plus tard, nous serions sortis dehors en famille et les jumeaux ne m’auraient pas mise au défi. La journée aurait été magique.

Au moins, j’ai des tas de trucs à raconter demain à l’école.

J’espère que je ne serai pas en punition dans ma chambre toute l’année…

L'Enfant gazouille, babille, bamboche et galope avec ç q y p g j et tout ce qui a des pattes. Dernières publications : Du toi au nous, je te haimes., comme un ballOn et PM22. Voir tous les articles par L'Enfant

commentations

L'Enfant – 2007.02.01 8:28 PM

Ou sont les enfants en vous ?
Dommage, j’aurais aimé recevoir des commentaires avant la remise de ce texte (parce que oui, c’est pour un cours)…

Föv Tuchte – 2007.02.01 11:18 PM

C’est sympathique.

Mais. Il n’y a pas vraiment de fin je trouve, au sens où je m’attendais que quelque chose se passe ou que du moins il y ait un dénouement quelconque. Bien que le garage brûle, j’ai pas vraiment eu l’impression que ça avait abouti en quelque part au final.

C’était comme à cheval entre un texte absurde qui aurait pu finir avec la Croquette qui se transforme en pot de ketchup pis un texte pour enfant, sauce ludique, avec une morale légère. Sauf que – en bout de ligne – j’ai pas plus goûté au ketchup qu’à la morale légère…

gab – 2007.02.02 1:45 PM

Plume habille et riche vocabulaire que celui de Violette, du moins pour une enfant s’habilant en rose dans le seul but de jouer dans la neige. Belle alternance de temps de verbe qui nous fait ressentir toutes les subtilités de l’action. Passé, Présent et Futur sont ici inextricablement liés, comme l’est notre réalité.
Je seconde un peu monsieur Phôv dans son analyse du dénouement. Cela me laisse un peu l’impression que l’essentiel de l’action est mis de l’avant plus au début et en milieu de parcours qu’à la fin. Mais pourquoi cela serait-il une critique négative ?
Bien joué!

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