Quand la clarinette du voisin couine, il n’y a pas de refuge. Je m’y fais pas d’être en dedans. La paix, la vie, est dehors avec les autobus et les vidangeurs qui se crient après. Le long de mes pas, je trouve des voitures qui tournent sur les trottoirs et elles me chantent de ne pas traverser. Aaaah… si seulement j’en avais une voiture, moi aussi je réveillerais les piétons de leur insouciance avec mon criard. Juste comme ils traversent, c’est à ce moment que ça fâche le plus. Moi, j’aimais ça marcher vers le « char », pour qu’il pense qu’il va me frapper. Si dans le regard du conducteur se trahissait un regret, une fraction de seconde, ça faisait ma journée. C’était ma vengeance envers la société. Ils se foutent de toi, mais faudrait tout de même pas que ce soit eux qui soient ouvertement et directement responsables de ta mort. Crève, mais dans ton coin, quelqu’un payé pour avoir les mains sales viendra te ramasser !
Si j’avais un « char », les taxis aussi n’auraient qu’à bien se tenir. La loi de la ville, je la connais moi aussi. Eux occupent la rue, mais les ruelles m’appartiennent… avec ce qu’il y a dedans ! C’est d’ailleurs dans la ruelle « Juillet » que j’ai trouvé ma canne en laiton avec un manche sculpté en forme de castor.
Il faut pas hésiter.
La première fois, le gars me faisait les poches. J’étais encore saoul, je dormais près du dépanneur qui est passé au feu et que les gars de la ville de Montréal ont mis une journée à placarder avec du « plywood ». Il faisait chaud comme si les tisons de l’incendie étaient pas tous encore éteints, mais c’était plutôt la boisson. Dès qu’il s’est viré… BANG ! Le manche en laiton lui a pété l’arrière de la tête. Je me suis penché sur lui, face inconnue qui pissait le sang épais comme du sirop. J’ai sondé ses poches d’une main habituée, pis j’ai détalé la tête encore pleine de brume. J’ai titubé jusqu’au refuge près de l’Église. Michel, le bénévole de l’accueil, m’a rien demandé en voyant le sang sur mon linge pis ma canne. Ça arrive. Juste si je voulais prendre une douche et laver mon linge sale. J’avais plus mes sacs. J’ai dis oui. Ce soir là, je mangeait ma soupe en silence en scrutant le regard des gars de la place. Ils le savaient. Ils me fouillaient avec leurs yeux fous malades, mais eux aussi étaient occupés à bouffer leurs provisions de la prochaine journée. Ils ont tous, plus ou moins, une histoire à taire de toute façon. On demande pas, ça arrive. À la fin du festin, soupe aux pois, porc frais et une tranche de pain pas de beurre, quand le vieux Richard est venu me raconter ses trois derniers jours, je lui ai rien dit des miens.
La seconde fois, j’étais au coin de Viger. J’avais le bon « spot », ça faisait deux jours que je regardais pour prendre la place. 225 livres, une face ténébreuse de nerveux absent, une cicatrice de deux centimètre sous la lèvre tenant du bout une cigarette. Le « tabarnak » de Boisvert, c’est un malcommode. Il faut être certain qu’il ait amassé assez de sous pour se payer du cognac et pis on est bon pour au moins une quinzaine d’heures. Là tu peux y aller, il se relèvera pas pour te botter le cul; parce que le coin Viger tout le monde sait qu’il est à lui. Pourtant, tout le monde essaye de lui piquer dès qu’il tombe dans un sommeil de bouteilles. Des « ostis » de Judas ! Faut ben qu’on mange et boive nous aussi.
Les plus jeunes, ils se mettent à plusieurs pour te tasser avec leurs chiens. Pis avec la « dope », ils peuvent faire n’importe quoi. Pour les vieux comme moi qui s’essoufflent plus à parler avec les autres, il faut attendre. Attendre son tour, parce qu’au fond on y croit pareil à notre tour… Une patience qui dure des années et qui fait que t’appelles ça ton quotidien.
Pas vraiment auteur, mais plutôt artiste, quotidien, moyen, envieux, en mon coeur imposteur. Je cherche encore, mais le mal revient: il faut créer bien ou rien, mal ou banal; le reste est superflu. Dernières publications : Matins sans salive et Pain d’Occident.