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L'océan de mes yeux d'automne

par L'Enfant

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Mes paupières s’allument brusquement.
Tout est gris, noir, mais surtout rouge. Des gémissements au loin. Une odeur de souffre, d’huile, d’essence. Des mains, des pieds, de la chair. Un bloc de sang dans la tête. Je ne me souviens plus. Je réussis à retourner dans le passé : je respire la brise fraîche d’automne, danse avec les feuilles mortes et vois l’autobus freiner pour m’ouvrir son antre. Un vacarme, puis plus rien… Je m’efforce de remuer les bras, les doigts, mais rien ne bouge. Tout est soudain si froid ! Je ferme les yeux et m’imagine en mer. Le firmament étoilé, le pont d’un navire sous les pieds, une chaude couverture sur les épaules; des amis, une guitare, de la bière à profusion. De l’amour dans l’air. Mon cœur s’embrase et s’étiole.
Je m’imbibe de l’enfer, dans l’espoir d’y goûter âme qui vive.
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Le visage d’une jeune femme près du mien.
Ses yeux humides m’implorent de la réveiller. Son regard est si suppliant, mon esprit pénètre le sien : les mains sur le ventre, elle pense être enceinte. À peine dix-huit ans, quelques aventures par-ci par-là et voilà que l’accident est arrivé : un fœtus pousse en elle comme une algue dans le sable. Elle s’endort, le mal de mère en bouche. Elle souhaitait tout avouer à sa famille, tout hurler à son amant, mais elle ne le pourra pas. Un visqueux liquide rouge coule au travers de ses nattes d’ébène, ses pupilles clament désespoir aux miennes. Je voudrais la cajoler, la réconforter, rigoler et qu’elle me raconte tout, souriante d’être en vie. Je rêve de lui caresser la main, de la consoler, de l’attendrir pour créer la magie du départ. Un océan dans les yeux, je lui insuffle le peu d’énergie qu’il me reste, dans l’espoir d’apaiser les derniers instants de sa courte vie… Une violente vague vient frapper la côte, se retire avec la jeune femme et elles disparaissent, main dans la main, au fond des abîmes. Les lamentations perdues s’évanouissent.
Le calme après la tempête.
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Refrain strident d’une sirène au loin.
La femme m’appelle, me désire en vie, près d’elle. Un costume jaune soleil. « Ici », je murmure, charmée. Je suis invisible, cachée, ensevelie sous une tonne de ferraille. Au milieu de tous ces cadavres supposés déambuler jusqu’à leur boulot. Leurs patrons les gronderont : ils arriveront tous en retard ! La femme-sirène cogne à la porte. Je suis là, mais trop épuisée pour aller ouvrir. Elle s’impatiente, veut entrer, là, tout de suite. J’essaie de lui crier « Au Secours », mais les muscles de ma bouche résistent. La sirène replonge dans la mer et un marin accourt. Sa grosse main passe le hublot du navire et presse la mienne, petite, inanimée. Le marin prend mon pouls et court informer l’équipage de mon souffle. Une tempête rage en moi. Seule sur le pont, je suis faible, capable de rien. Je voudrais être à l’épreuve de tout, en sécurité, dans les bras de mon capitaine adoré, maintenant. Je voudrais que l’on me berce, me caresse et me murmure une douce ballade aux oreilles…
Ma tête se noie dans les dédales de ma pensée.
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Retour hâtif de l’équipage.
Il me supplie d’articuler une phrase, un mot, un son. Toutes ces pupilles me dévisagent, mais s’éprennent des miennes. Un son de verre fracassé. Une rumeur d’impuissance. « Ici », je geins à nouveau. Le noir me triture l’espoir. La sirène me chante de tenir bon… Mon amour de capitaine dans la tête, je m’encourage à crier un faible « Je coule! » qui n’atteint que faiblement les sourdes oreilles des marins. J’inspire et rêvasse sur le plaisir charnel : l’amour brûlant chacune de nos terminaisons nerveuses, une par une. Les heures, étendus l’un contre l’autre, les yeux dans les yeux, au bord du gouffre.
Mon cœur se gonfle de sang.
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Panique à bord du navire.
Mes yeux s’embuent, l’écume assèche ma gorge. La peur monte en moi comme l’eau dans la cale. Mon capitaine, la sirène, les marins : tous évaporés. Le corps engourdi, les larmes me ravagent les joues et l’odeur de la chair fraîche ravive en moi la nausée. Un flot d’aliments se déverse tout à coup sur ma poitrine. Odeur putride de poisson. Crise de larmes salées. La sirène, armée d’une paire de pinces démesurées, revient à mon secours. Tout éclate. Tout craque. Tout casse. Courage ! L’équipage entier est là pour m’extirper de l’horreur. Des mains partout me tirent, partout repoussent les décombres m’oppressant.
Je respire, enfin.
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Indescriptible douleur.
Elle attaque mes bras tel un ouragan assoiffé. Puis les cuisses jusqu’aux pieds. Mon corps ne m’a jamais autant élancé. Je me dissocie de celui de la jeune femme morte. La sensation de la brise fraîche sur mon visage me revigore. Les marins m’attachent doucement à une planche, puis m’embarquent sur un radeau de sauvetage. Le chant de la sirène berce à nouveau le creux de mes oreilles.
Je m’endors, sourire aux lèvres.
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Interminable sommeil comateux.
Dans ce calme, mon esprit en profite pour se laisser aller à la fête. Un jour bleu, beige ou rose, une douce main me caresse les cheveux. Le parfum tropical de mon capitaine flottant dans l’air, j’esquisse un sourire. Mes yeux se réveillent, lentement. L’extase de voir à nouveau la lumière ! Mon capitaine me sourit éperdument, comme pour me protéger des futures tempêtes. Une larme échoue sur sa joue. Mes lèvres frémissent, tentant d’articuler mon bonheur. Les mots jaillissent difficilement, imperceptibles râlements du tréfonds de ma gorge. Mon capitaine s’approche de moi et m’enserre de ses bras si réconfortants.
Je ne ressens pas son câlin. Aucune sensation ni dans mes bras ni dans mes jambes.
Une torpille dans le cœur.
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Le cauchemar revient me hanter…
L’explosion.
Les cris.
La jeune femme.
L’odeur sanguinolente.
Mon corps emprisonné sous la ferraille…

L’océan d’automne m’inonde les yeux.
Je m’y noie, m’y rendors…
Adieu, capitaine.
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L'Enfant gazouille, babille, bamboche et galope avec ç q y p g j et tout ce qui a des pattes. Dernières publications : Du toi au nous, je te haimes., comme un ballOn et PM22. Voir tous les articles par L'Enfant

commentations

tamé – 2006.10.16 6:34 PM

Ce doit être terrible.
C’est très bien décrit, à presque croire que tu l’as vécu…
Je vais le relire sûrement encore.

ë. – 2006.10.16 8:47 PM

Ça fait mal, ah que ça peut faire mal.

Ça me rappelle la tempête émotionnelle que la peine d’amour m’a déjà fait vivre.

Un tsunami d’émotions et de détresse.

Bref, qui nous démontre si bien qu’on est en vie.

J’ai aimé le lire, surtout en cette journée d’automne.

J’aime les images que tu as utilisées, je le vois bien en dessin animé.

Mister Boy – 2006.10.17 11:16 AM

Très bon.

L'Enfant – 2006.10.17 11:28 AM

J’espère ne pas avoir inondé vos yeux d’automne.
Les miens débordaient à l’écriture du texte…

L'Enfant – 2006.10.20 8:19 PM

J’ai retravaillé le texte et la mise en forme, si la chose peu intéresser un quelconque lectorat…

L'Enfant – 2006.11.17 7:33 PM

Jamais satisfaite de ce texte, voici une énième version encore plus retravaillée.

J’aimerais avoir des commentations, je sais pas, je manque d’attention.
Haha…

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