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Solo, bécot et petit veau

par L'Enfant

J’habite
le fond du magasin général depuis une bonne dizaine d’années. J’ai dû déménager une vingtaine de fois depuis mon arrivée, mais jamais je n’ai été époussetée. Ce petit geste mériterait un effort considérable de la part de Monsieur Georges, mon propriétaire, qui est atteint d’un lumbago depuis qu’il m’a soulevée la première fois. Le pauvre se plaint de douleur à la moindre occasion. C’est son fils, Anatole, qui fait tout dans son ombre : il s’occupe des clients, fait les commandes et prépare à manger à son grognon de père. Avec cet horaire chargé, le petit n’a même plus le temps de faire le ménage. Ils ont même oublié de me baptiser ! Je me plais à penser que je m’appelle Béatrice, j’ai vu ce nom sur un berlingot de lait et je l’ai trouvé plutôt joli.

À voir la platitude de la vie des hommes Sanschagrin, ça doit faire au moins vingt-cinq ans qu’ils habitent le magasin ensemble. Je me trouve chanceuse de ne pas encore avoir connu le grand amour : on peut le perdre n’importe quand et après, tout devient moche. Ça fait déjà dix ans que j’habite avec eux. Anatole était petit et triste à mon arrivée, sa mère venait de s’envoler au ciel. J’espère pouvoir bientôt changer de paysage, voir le soleil, les saisons, la vie ! À toujours rester enfermée avec deux hommes, je deviens plutôt négative… Cette épaisse couche de poussière affecte mon moral et me désespère.

Dans
mon jeune temps, les villageois me regardaient, mais mon prix s’étirait à trop de chiffres pour que quelqu’un veuille de moi. « Mieux vaut vendre tard et au gros prix », disait Monsieur Georges. Il s’est lassé il faut croire : depuis deux ans je suis en solde. Plus personne ne pose les yeux sur moi, même si je suis toujours jolie avec mes taches noires, mes grands yeux verts et mon pie rose. Je serais si utile si quelqu’un voulait de moi ! À l’automne, je garderais les lettres d’amour à l’abri de la pluie; l’hiver, je les garderais au chaud; au printemps, elles ne fondraient pas avec la neige et l’été, pendant les vacances, aucun moustique ne les piquerait. Avoir une cervelle ne m’empêche pas d’être docile : je fais le piquet 24 heures par jour, je me laisse tripoter par qui le veut et je suis muette comme une carpe. Quoi demander de mieux ? J’incarne la perfection.

La
semaine dernière, Anatole a crayonné ceci sur le tableau de l’entrée :
Vente de vieux stocks
Tapettes à mouche
Boite a mâle en vache
Méné conjelés
Tissu


Cette annonce est ma chance de les quitter. J’espère tant appartenir à quelqu’un qui prendrait enfin le temps de m’installer dehors ! L’avis de liquidation est accroché depuis une semaine et je m’empoussière encore ici… Mais cet après-midi, le vieux garçon le plus instruit du village, Philibert, a vu l’annonce et a sourcillé en lisant Boite a mâle en vache et a demandé où j’étais ! Je pouvais presque sourire tellement j’étais fringante. Monsieur Georges lui a ronchonné : « dans l’fond à drette » et Philibert m’a observée pendant quelques minutes avant de gentiment murmurer à Anatole qu’il allait revenir. Il est mieux de venir se pointer le nez aussi…

Tel
que promis, après trois longs crépuscules d’attente, Philibert est revenu. Il a vidé sa bourse dans les mains de Monsieur Georges tout souriant, puis m’a emportée avec lui ! Le soleil m’a aveuglée, le vent m’a fait frissonner et le trop plein d’air frais m’a donné la nausée. Il faut souffrir pour être heureuse…

Comme premier héritage, Philibert m’a tatoué le nombre 202 sur le flanc gauche. C’est amusant 202, c’est un nombre-miroir. Il m’a ensuite piquée sur le bord de la rue. Tout au long de l’opération, le vieux garçon avait le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Il était heureux d’avoir une quelconque activité, une nouvelle amie et par la même occasion une fierté. Je ne suis évidemment pas très exigeante : la seule chose que je demande est que l’on me vide au moins une fois par semaine, pour éviter les gastro-entérites.

Je me demande si je remplace quelqu’un. C’est étrange, je n’ai vu personne être délogé… Suis-je là pour une occasion toute spéciale ? Oh ! j’ai trouvé ! Philibert, c’est Anatole plus vieux. Il vient tout juste de partir de chez ses parents qu’il aimait un peu trop. Il n’a qu’un ami, tout le contraire de lui, qui est parti explorer la planète et mon vieux garçon attend son précieux courrier !

En tout cas, j’espère que je ne servirai pas que de décoration; je me sentirais tellement inutile. Ce sentiment serait pour moi tout à fait insupportable, je préférerais être martelée, débosselée et renfoncée.

Après
que tous les enfants du quartier m’aient observée et aient ri de moi, un homme en marine avec un gros sac plein de papiers m’a ouvert l’estomac. Il m’a fait gober tout rond une grosse enveloppe brune. Ce mélange de papier, d’encre et de colle m’a laissé une drôle de sensation, mais je ne peux pas dire si c’est agréable ou non.

Philibert est venu me vider avec une immense joie. Il a ouvert la grande enveloppe à mes côtés et a lu rapidement ce qui était écrit, puis a versé une larme et plusieurs autres ont coulés sur ses joues ratatinées. Le voir fondre m’a rendue maussade. Mon ami n’avait pas reçu la carte postale tant attendue de son meilleur ami, mais plutôt une lettre gouvernementale lui annonçant le décès de ce dernier dans un accident d’avion au pays des kiwis, koalas et kangourous. Son seul ami au monde venait de crever et il l’apprenait par moi ? Quel désastre ! Je ne me le pardonnerai jamais. À cause de cette lettre, il est seul, vraiment seul et moi la vache, je ne peux même pas le réconforter…

Facteur
X, c’est le nom que j’ai donné à l’homme en marine premier porteur de mauvaises nouvelles. Presque tous les après-midi, il vient me rendre visite et dépose des factures et des publicités dans mon estomac. Il m’a déjà fait ingurgiter une publicité de femmes sexy comme je n’en avais jamais vus. Je l’ai tout de suite régurgitée !

Facteur X prend souvent une pause collation en arrivant à moi et se livre. Il habite le demi-sous-sol de ses parents toujours absents, tel un ver solitaire. Comme il n’est pas habitué de côtoyer les gens, il travaille aussi seul. Il est facteur. Ce métier, en plus d’être exigeant physiquement, ne lui apporte aucun bonheur, même que des ennuis. Je m’explique : moi qui aie les yeux ouverts en permanence, je zieute tout ce qui se passe dans la rue et je peux vous assurer que les enfants du quartier sont méchants. Ils jouent à suivre facteur X . À bicyclette, ils roulent derrière lui et l’espionnent comme ça toute la journée. Si seulement leur jeu n’était que de le suivre, mais non ! ils s’amusent à lui jeter le plus de cailloux possibles par la tête. Personne n’aime se faire lapider. Facteur X est chétif et par conséquent incapable de se défendre. Il préfère ignorer ces voyous. Il finit donc ses journées avec plusieurs ecchymoses…Sans oublier le chien du voisin qui s’amuse à le déshabiller par petites bouchées. Ces morsures expriment peut-être une certaine affection, mais celui qui en subit les blessures n’est pas du même avis. En plus de souffrir physiquement, facteur X fait encore plus rire de lui par les gamins.

Lorsqu’il retourne au bureau de poste, ses patrons le réprimandent et lui posent un ultimatum : « reviens une autre fois déglingué comme ça pis t’es viré. » Je crois bien être la seule à avoir vu larmoyer facteur X. J’aime bien jouer à la psychologue, mais il reste pathétique de se confier à une boîte aux lettres, vache en plus.

Après
l’annonce du décès de son ami, Philibert est tombé malade : il souffre d’une dépression. J’ai peur… j’ai lu qu’à son âge, ça pouvait être fatal. Je lui souhaite un prompt rétablissement. Philibert est la personne la plus chère à mes grands yeux : il est le seul à m’avoir consacré à Hermès. Peut-être que mon premier message a été une catastrophe, mais la prochaine vraie lettre sera une bonne nouvelle, sinon je saute en bas de mon piquet !

Cette
semaine, en venant me donner une publicité de restauration rapide à manger, facteur X pleurait comme un veau. De l’autre côté de la rue, il avait essayé d’approcher une femme et voyant qu’il venait vers elle, elle s’était barricadée. Facteur X s’est précipité au 202, ici, pour me confier en pleurs qu’il n’avait jamais embrassé une fille. IL A TRENTE ANS ET N’A JAMAIS EMBRASSÉ UNE FILLE ! Pauvre lui. Il est seul et aucune femme ne le laisse approcher. C’est vrai que facteur X est un peu repoussant avec ses cheveux léchés, ses pustules et son petit corps arrondi, mais il faut passer par-dessus son physique : il a besoin de donner son affection comme tout le monde. Si j’étais humaine, je me laisserais peut-être charmer… Facteur X devrait approcher une femelle qui a le même problème que lui : elle serait séduite, qui se ressemble s’assemble ! J’aimerais bien réussir à voler un œuf pour m’approprier le cœur d’un bœuf boite à mâle viril…

Malheur
à moi ! Malheur à moi ! Une ambulance est venue chercher Philibert ce matin. Il était sorti dehors pour venir me vider, il est tombé et ne s’est pas relevé. Tous les malheurs qui arrivent à mon vieux garçon sont de ma faute ! Qu’ai-je fait pour mériter tout ça… Que vais-je devenir maintenant que celui qui s’occupait de moi est disparu ? Je voudrais cesser d’exister à mon tour, mais comment faire ? Me jeter à la rue et me faire rouler dessus par un enfant méchant ? Non… ce serait trop bête. Ah ! Facteur X s’en vient, il va m’aider. Il pleure à chaudes larmes et a l’air tout dépité. Il doit avoir appris la mauvaise nouvelle et vient me consoler.

« Une autre fille…  », me renifle-t-il. QUOI ! Il ne pleure même pas pour Philibert ? Sans-cœur ! Une autre femme l’a repoussé, pauvre laideron. Il ne pense pas à moi ? Je n’ai plus aucun avenir maintenant que je suis seule, je vais dépérir, rouiller et devenir la plus laide de toutes et lui il est là à se plaindre de sa petite routine de rejeton, l’égoïste. Je n’ai pas envie de l’écouter. Je pense à Philibert :

Au magasin général, t’en allant promener,
tu m’as trouvée si belle que tu m’as achetée…

Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai.

« Je vais revenir », a fini par dire facteur X. Fiou ! j’ai réussi à m’en débarrasser sans entendre ses stupides propos… Je comprends maintenant pourquoi toutes les femmes le rejettent : il est tellement narcissique.

La
rouille a commencé à me ronger, le courrier déborde, j’ai dégobillé à maintes reprises ce que j’avais dans le ventre et comble du malheur, j’ai été renversée par un surplus de neige. Je suis seule et malheureuse. Facteur X n’est jamais revenu. Je dirais que je m’ennuie un peu de lui. Je regrette de ne pas l’avoir écouté. Philibert aussi me manque, terriblement. Depuis qu’il n’est plus là, les enfants méchants ne prennent même plus la peine de rire de moi : ils m’ignorent. J’avais de l’attention au moins avant… Je déprime. Il ne m’en reste plus pour longtemps à habiter ce quartier huppé, je nuis au paysage. Ce sera bientôt au dépotoir que j’aurai ma place. Les vidangeurs ne sont pas très bavards, mais peut-être qu’un bœuf couleur rouille voudra de moi. Je suis gentille, même si je suis trouée et que je vomis, mais ni personne ni rien ne veut d’une vache malade…

Depuis
quelques temps, il y a derrière moi une énorme pancarte :

SUCCESSION
MAISON À VENDRE
POUR VISITER, CONTACTEZ
YVAN DE GRANDMAISON
AU 819-444-1919

Plusieurs couples sont venus visiter la grande maison de feu-Philibert, mais aucun camion n’est venu se déverser dans la cour. C’est moi qui repousse les potentiels acheteurs. Je suis un vice à la maison, un tas de boue dans un parterre en fleurs. Au fil des saisons, j’ai besoin de soins et là je ne me suis pas fait dorloter depuis trop de cycles… J’étais mignonne avant ! « T’es la plus belle du coin », m’avait déjà complimentée facteur X. Ça m’avait flattée qu’un homme qui voit des boîtes aux lettres en quantité industrielle me dise ça, à moi.

Qui
n’ai-je pas vu ? Qui n’ai-je pas vu ? Yvan De Grandmaison… accompagné de… ce cher facteur X ! Et ce cher facteur X, Xavier pour les intimes, était accompagné de quoi ? D’une femme ! Une vraie femme avec des os et de la chair bien ronde ! Xavier, qui m’a regardé d’un drôle d’air, était charmant à ses côtés. Toute une surprise ! J’en meugle presque. Je me demande où il est allé pour pêcher tout ce bonheur… le chanceux.

À mon grand malheur, après avoir discuté avec monsieur De Grandmaison, lui et sa petite amie ont fait comme tous les autres : ils sont partis. Je ne supporterai pas un deuxième abandon de la part de monsieur X. Il a éteint à jamais la lumière au bout du tunnel. Personne ne viendra acheter la maison de mon vieux garçon. Personne ne s’occupera plus jamais de moi. Adieu monde cruel…

Après
plusieurs saisons à me rapprocher de la Mort, je suis plus ruminante que jamais. Je ne me suis ni fait rouler dessus par un enfant ni ramassée au site d’enfouissement. En fait, je suis heureuse !

Je dois mon bonheur à un homme qui aura finalement été plus aimable que je n’avais pu l’imaginer. C’est Xavier qui m’a refait peau neuve.

Piquée dans le gazon vert frais taillé, je suis étincelante et un petit nègre me fait même les yeux doux en pêchant son poisson. Il n’est pas aussi gros qu’un bœuf, mais il est plus charmant. Je mange beaucoup. J’ai peur de prendre trop de livres et qu’il ne me désire plus. J’engloutis des factures, des publicités et des lettres, mais je souris quand même, puisque j’avale aussi des contes pour une mignonne blondinette baptisée en mon honneur, Béatrice.

L'Enfant gazouille, babille, bamboche et galope avec ç q y p g j et tout ce qui a des pattes. Dernières publications : Du toi au nous, je te haimes., comme un ballOn et PM22. Voir tous les articles par L'Enfant

commentations

Canette Premier – 2006.11.16 11:00 PM

J’adore le titre. Je vais lire ton texte si tu lis le mien. (c’est comme ça avec moi)

Jocelyn (ketch) bissonnette – 2006.11.17 3:41 AM

Cool. J’aime bien la personnification filée.(oula ! je fais dans la catégorie français 2)

Je suis mal placé pour dire ça pcq j’en fais plein aussi, mais watch tes fautes non prémiditées genre :

pour que quelqu’un veuille

anyway. cool texte. j’t’aime bein toé

L'Enfant – 2006.11.17 10:47 AM

J’avais une belle pancarte de vieux stocks à vendre, une belle affiche de maison à vendre, pis des belles portées pleines de notes, mais je n’ai pas été capable de les tranférer sur Pochour.com… ):

Canette Premier – 2006.11.17 8:24 PM

Jamais je n’aurais pensé personnifier une boîte à lettre en forme de vache. En fait j’ai en horreur tout ce qui est en forme de vache sauf les vaches.
Si j’étais têteux je dirais que ton texte a changé ma vision des objets en forme de vache. Mais non.
Côté écriture c’est bien narré, du côté naïf style adressé aux enfants dont je ne suis pas spontanément friand, mais bon ça colle bien à une personnalité de boîte à lettre (en vache).
C’est un beau travail en fin de compte, il y a une volonté de rendre compte de l’univers particulier des boîtes-à-lettres animés.
Étant un critique littéraire franchement pourri, je ne saurais quoi dire d’autre que continu.

Canette Premier – 2006.11.27 1:46 AM

J’ajoute que le titre annonce un contenu plus « hard » et que j’attendais le boutte ou la boîte se fâche et mange les facteurs, et les vomit par la suite sous forme de lettres pleine de SANG. Mais non.

L'Enfant – 2006.11.27 12:40 PM

Les bébés régurgitent. Ils n’ont pas besoin de bouffer leur mère. Juste du lait.
Cette boîte aux lettres régurgitent du courrier sans manger de facteur. Haha.
Il faudrait faire une version halloweenesque de cette histoire. Elle se déguise en quoi à l’Halloween Béatrice ?

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