Je me penche sur une question fondamentale qui ébranle le concept de réalité. Il s’agit de l’apport du jeu dans la représentation de l’acte quotidien. C’est après avoir visionné des séquences de ski urbain que j’ai décidé d’écrire sur ce sujet. Désolé pour la longueur de ce texte.
Partons du principe que la réalité provient de nos perceptions, c’est-à-dire qu’il y a plusieurs manières de voir, de créer et de comprendre la réalité. Le débat sur le fait que la réalité ne soit pas relative à nos perceptions, mais plutôt relative à l’état des choses n’est pas sans répercussions, mais ne nous permet pas d’élaborer l’idée que je tente d’exposer. La réalité anthropologique est celle qui m’importe présentement. Elle englobe entre autres les agissements de l’homme dans son environnement.Chaque personne perçoit le monde à travers les sens, ressent des émotions et interprète les signes selon un schème d’idées subjectives. Prenant conscience de ce fait, tout individu fait des choix, agit différemment selon les situations, affirme et énonce. L’acte d’énonciation prend toute son importance quand nous nous apercevons de l’impact de nos actions. Nous changeons la réalité par notre présence et notre absence. La réalité est donc une conséquence des discours (verbaux et non verbaux) que nous tenons sur elle. Trois niveaux de discours sont possibles : la doxa (la vie de tous les jours que l’on doit accepter comme telle), la rhétorique (le jeu que l’on crée par nos agissements dans des situations réelles) et le discours réflexif (un processus à l’œuvre dans la compréhension et dans les actions de l’homme d’une manière scientifique). Être capable de percevoir ces trois niveaux de réalité relève d’ailleurs du discours scientifique. C’est par analogie entre le langage et la construction de la réalité que nous pouvons diviser la réalité en ces trois strates qui peuvent exister en parallèle. Par exemple, manger, dormir, travailler, discuter des potins, etc., c’est la doxa. Jouer un rôle, se créer une persona, faire des actions qui créent une partie de la réalité, c’est la rhétorique. Prendre conscience de cela, déceler le jeu argumentatif et superficiel et ne le voir que comme un élément de la réalité, c’est rechercher la vérité de la réalité par la réflexion.
En traçant une ligne diagonale dans ces discours, une dichotomie entre le réel et l’illusion apparaît. Si le monde est ce qui est le cas, ce qui relève du jeu n’est qu’en partie réel, ou, pour le dire autrement, ce qui est réel dans le jeu est le fait de la dimension ludique de l’acte. Ce qui est dit dans le jeu n’est pas la réalité, c’est une construction hypothétique subjective qui peut parfois questionner la réalité par le simulacre, et le caractère symbolique du jeu, s’il est analysé, posera un regard réflexif sur ce qui crée la réalité. Donc, pour en revenir à nos skieurs (le ski urbain consiste à faire des figures, comme en snow-board ou en rollerblade mais sans rien d’autre que des souliers et des bâtons de ski, dans la ville), le fait de filmer des gens entrain de faire ce « sport » pourrait relever du documentaire (i.e. filmer une situation tirée du réel), si le but était de montrer que des personnes créent une partie de leur réalité dans la strate discursive de la rhétorique en faisant du ski urbain. Mais filmer comme un documentaire une performance improvisée, si on tient mordicus à présenter le film en tant que documentaire, ne documente pas la pratique du ski urbain, seulement le fait que deux personnes, pour l’occasion, se déguisent et improvisent sur la pratique du ski urbain comme un sport qui s’apprend. Ce qui est primordial est de se demander si la caméra filme une performance ou fait partie de la performance, c’est-à-dire que l’esthétique documentaire du film, bien que simulacre en soi, apporte un questionnement sur l’acte réellement filmé. Et c’est ce qui différencie un « vrai » documentaire d’un faux comme ce film. Ce qui complexifie et rend ambiguë la ligne de démarcation entre ces deux discours est que, dans un documentaire, la caméra agit aussi sur la réalité filmée et influence ce qui sera par après montré comme étant la réalité, puisque c’est un documentaire. Au niveau des personnes filmées, ce film les montre comme des acteurs, car ils improvisent une situation qui n’existe que dans la dimension ludique de l’illusion du réel. Cela nous permet de dire que ce film n’est pas un documentaire, mais une réflexion théâtrale sur le documentaire.
Maintenant, revenons sur l’intérêt de jouer un rôle dans l’environnement social. Se créer un masque, c’est la persona. Trois termes doivent être mis en relation si l’on veut bien comprendre ce qu’il en découle. Premièrement, à la base de notre être se trouve la personne, elle est l’authenticité de chacun, elle est unique et fondamentale. Par la suite, il y a une personnalité plus ou moins caractérisable, que l’on peut définir selon une série de types différents. Plusieurs types peuvent s’amonceler dans une même personne, mais elle est habituellement unique, à moins qu’un individu ait le trouble des personnalités multiples. Enfin, la persona est une série de masques et nous en avons plusieurs et pouvons en fusionner quelques-uns ensemble pour en créer d’autres. Prendre un masque et le démontrer comme une personnalité, c’est ce qui rend confus les rapports sociaux. Oublier sa propre personnalité au profit de la persona et ainsi prendre la parole comme si nous étions nous-mêmes dans la sphère du paraître, c’est avoir un discours rhétorique qui apporte confusion dans l’ordre du réel et influence la perception de la réalité qui n’est pas ce qui est apparent. Par analogie on peut imaginer la persona comme un discours rhétorique autour de la personne.Cet acte d’énonciation masqué, c’est être hors de soi. S’investir dans ce simulacre c’est prendre le risque de perdre la conscience qui est reliée à notre personnalité et laisser libre cour à notre inconscient. La parole dite révèle alors de nombreux lapsus, des actes manqués, des métaphores de nos projections, de nos opinions sur les autres. Il faut donc prendre conscience de cette position sociale que chaque individu développe. Certains sont mal à l’aise de ne pas être soi, d’autres ont inversement de la difficulté à être soi.
Le jeu devenant nécessaire dans ce processus, la persona influence donc la perception de chacun sur les autres, c’est la dimension ludique de la réalité. Cette réalité créée touche le champ du possible. Il y a dans le jeu un rapport entre l’élément touché et l’espace dans lequel il se meut. Des déplacements de pièces effectuent des métonymies et sous-tendent un message plutôt que de le dire explicitement.D’une certaine façon, on peut donc penser que la persona c’est l’à côté de la personne, comme une extension ludique de l’être. Hors de soi, la réalité en nous est entourée d’illusion s’introjectant dans l’espace de nos perceptions. Ce qui nous environne a une influence sur les autres. Il est donc de la responsabilité de chacun de reconnaître le pouvoir de l’interaction entre personas et d’y apposer des valeurs auxquelles nous croyons. Ce jeu, c’est donc l’environnement social qui change selon les éléments qui le composent. Il est de notre devoir d’en faire un terrain de jeu accueillant. Proposé ainsi, le jeu semble recouvrir tout le champ de la socialisation, mais ce n’est qu’illusion, car dans tout acte, il y a l’acteur qui, dans le fond de son être, ne pourra jamais réellement se sentir déconnecté de soi.
Finalement, insérer cette dimension ludique dans nos actes quotidiens recèle de bons et de mauvais côtés, mais je laisse votre jugement décider de l’intérêt de faire du jeu, quand nous pourrions tout simplement être nous-mêmes avec les autres.
Doright vit dans un réseau chaotique, où chaque lien est clair entre des éléments flous. Il tente la perspective, ce qui l'empêche d'être au centre. Enfin, sa vie a changé quand il s'est acheté un lave-vaisselle. Pour en savoir un peu plus et voir mes photos. Dernières publications : PM10, PM07 et PM01. Voir tous les articles par Doright Ofbut